[ESSAI] Gouverner par le chaos selon Cerise

Essayiste fantasque et controversé, Lucien Cerise s’est fait connaître par la publication d’un ouvrage politique anonyme, un temps attribué à Julien Coupat dans l’affaire dite de Tarnac. Cet essai, relevant de la littérature conspirationniste, aborde plusieurs concepts d’ingénierie sociale, pratique visant à modifier à grande échelle certains comportements de groupes sociaux. Le fantasme que cet ouvrage a suscité chez certains dirigeants politiques et son caractère sulfureux en font un objet de lecture particulier.

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La politique comme activité de contrôle social

« Dans le contexte des sociétés de masses, la politique est toujours plus ou moins une activité de contrôle social exercé par des minorités dominantes sur des majorités dominées. Nulle raison de s’en réjouir, mais il semble bien qu’au-delà d’un certain seuil démographique, l’idéal politique de démocratie directe, participative et autogestionnaire doive céder sa place au système de la représentation, avec tous les phénomènes de confiscation élitaire du pouvoir qui lui sont consubstantiels. La nature de ce contrôle social des masses, depuis longtemps synonyme de la pratique politique concrète, a néanmoins subi de profondes mutations au fil du temps. »

« En l’espace de quelques décennies, les pays développés sont donc passés d’un contrôle social fondé sur le langage, l’interlocution, la convocation linguistique de l’humain et l’activation de ses fonctions de symbolisation, à un contrôle social reposant sur la programmation comportementale des masses au moyen de la manipulation des émotions et de la contrainte physique. Et sous cette impulsion, comme le remarque Bernard Stiegler, les sociétés humaines sont en train de passer d’un surmoi symbolisé, la Loi au sens général, à un surmoi automatisé, la contrainte technologique pure, après une transition par le surmoi émotionnel du Spectacle (le surmoi étant ce qui oriente le psychisme et le comportement). »

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La réduction de l’incertitude des comportements

« Profondément travaillé par ce fantasme d’ubiquité sécuritaire, le pouvoir politique se limite aujourd’hui à l’application du principe de précaution et à une recherche effrénée de réduction de l’incertitude et du risque zéro. L’intégration mondialiste, comme projet politique imposé par certaines élites aux populations, n’est ainsi rien d’autre que la mise en place d’un vaste système de prévisibilité et de réduction de l’incertitude des comportements de ces populations, autrement dit un système de contrôle total des contre-pouvoirs. Il y a en effet équivalence entre imprévisibilité et pouvoir, ainsi que le notent Michel Crozier et Erhard Friedberg dans un ouvrage fondateur de la sociologie des organisations. »

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Du piratage des systèmes d’information humain

« Le but est de prendre le contrôle du système de perception d’autrui sans être soi-même perçu, puis d’y produire des effets en réécrivant les relations de cause à effet de sorte qu’autrui se trompe quand il essaie de les remonter pour comprendre sa situation présente. […] Ces techniques de manipulation s’appuient sur ce que l’on appelle les sciences de la gestion, nébuleuse de disciplines qui ont commencé à constituer un corpus cohérent à partir des années mille neuf cent vingt et dont la théorie de l’information et la cybernétique résument les grandes lignes idéologiques : à savoir, les êtres vivants et les sujets conscients sont des systèmes d’information susceptibles d’être modélisés, contrôlés, voire piratés au même titre que les systèmes d’information non-vivants et composés d’objets non conscients. »

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Au reconditionnement des comportements humains

« L’ingénierie politico-sociale consiste ni plus ni moins que dans un travail de programmation et de conditionnement des comportements, ou plutôt de re-programmation et de re-conditionnement, puisque l’on ne part jamais d’une tabula rasa mais toujours d’une culture déjà donnée du groupe en question, avec ses propres routines et conditionnements. Les sociétés humaines, en tant que systèmes d’information, peuvent ainsi être reconfigurées dans le sens d’une harmonisation, homogénéisation, standardisation des normes et des procédures, afin de conférer à celles et ceux qui les pilotent une meilleure vue d’ensemble et un meilleur contrôle, l’idéal étant de parvenir à fusionner la multitude des groupes humains hétérogènes dans un seul groupe global, un seul système d’information. »

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La stratégie du choc et implantation d’un système contrôlable

« L’ingénierie sociale comme travail de reconfiguration d’un donné humain procède toujours en infligeant des chocs méthodiques. En effet, reconfigurer un système pour le rendre plus sûr et prédictible exige au préalable d’effacer son mode de configuration actuel. La réinitialisation d’un groupe humain requiert donc de provoquer son amnésie par un traumatisme fondateur, ouvrant une fenêtre d’action sur la mémoire du groupe et permettant à un intervenant extérieur de travailler dessus pour la reformater, la réécrire, la recomposer. […] Dans La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre, [Naomi Klein] met en évidence l’homologie des modes opératoires du capitalisme libéral et de la torture scientifique telle que théorisée dans les manuels de la CIA, à savoir la production intentionnelle de chocs régressifs, sous la forme de crises économiques planifiées et-ou de traumatismes émotionnels méthodiques, afin d’anéantir les structures données jusqu’à une table rase permettant d’en implanter de nouvelles. »

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Dramatisation du choc infligé et consentement aux mesures correctives

« Dans un cadre d’ingénierie sociale, il n’est pas nécessaire que les chocs infligés soient toujours réels ; ils peuvent se dramatiser uniquement dans le champ des perceptions. […] Naomi Klein en donne de multiples exemples, appuyés par des réflexions théoriques de Milton Friedman, (seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements) qui toutes convergent dans le dessein de détruire les économies locales, nationales ou d’échelle encore inférieure, en les dérégulant et libéralisant, pour les re-réguler en les plaçant sous tutelle d’entreprises multinationales privées ou d’organisations transnationales […] Les démocraties n’anticipent jamais mais elles réagissent. L’opinion interdit en effet les mesures préventives qui bousculeraient la vie quotidienne mais elle accepte les décisions qui suivent un événement traumatique. »

« La méthode illustrée par ces propos résume à elle seule l’esprit de l’ingénierie sociale : faire changer un groupe alors qu’il n’en éprouve pas le besoin puisque, globalement, ça marche pour lui ; et la méthode proprement dite : la dysfonction intentionnelle de ce qui marche bien mais que l’on ne contrôle pas pour le remplacer par quelque chose que l’on contrôle ; en l’occurrence, la destruction de services publics qui marchent bien mais qui échappent à la spéculation et au marché pour les remplacer par des services privatisés et sur fonds spéculatifs. […] La fluidification désigne l’action extérieure au groupe consistant à jeter le trouble dans sa culture et ses traditions, créer des tensions dans le but de déstructurer ses habitudes de fonctionnement et de disloquer ce groupe à plus ou moins brève échéance. »

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Le Social Learning comme modification intentionnelle du mode de vie

« Le Social Learning se consacre ainsi à la modification intentionnelle du mode de vie, des mœurs, us et coutumes d’un groupe humain donné, à son insu et en laissant croire qu’il s’agit d’une évolution naturelle. Par exemple, l’exode rural et la concentration des populations dans les villes, phénomènes typiques de la mondialisation toujours présentés comme des fatalités historiques, répondent en réalité à deux objectifs : l’un économique, couper les groupes humains de leur autonomie alimentaire pour les rendre totalement dépendants des fournisseurs industriels et des semenciers d’Organismes Génétiquement Modifiés. […] Cette opération de brouillage, qui n’est rien d’autre qu’un piratage du système de perception et d’analyse du sujet, consistera à spécialiser ses capacités de raisonnement et à les fragmenter sur des tâches particulières, de sorte à orienter leur focalisation dans un sens qui reste inoffensif pour le pouvoir. »

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L’abolition des frontières pour fabriquer le consentement

« Les architectes de la mondialisation l’ont parfaitement compris : pour être vraiment efficace, la fabrique du consentement suppose l’abolition de toutes les frontières. En effet, c’est le maintien de frontières, à tous les niveaux de l’existence (en économie, le protectionnisme), qui rend possible la comparaison, la contradiction, la possibilité de dire Non et tout le jeu de la dialectique politique qui s’en suit. […] Avec l’abolition des frontières, c’est-à-dire du principe même de toute extériorité, s’abolit également la possibilité de toute comparaison et contradiction fondamentale, donc de tout contre-pouvoir critique et de toute résistance. Un monde mondialisé, unipolaire, sans frontières et politiquement unifié sous un gouvernement centralisé et un système unique de valeurs et de normes, en finirait une bonne fois pour toutes avec la possibilité même de penser autrement. »

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La dépolitisation des populations par leur infantilisation

« À monde unique, pensée unique. À ce titre, l’ingénierie du Nouvel Ordre Mondial, comme effacement des frontières sous une tutelle unique, s’identifie à un processus de régression pré-oedipienne et d’infantilisation délibérée des populations. Du point de vue de la psychogenèse, le giron maternel est éprouvé par l’enfant comme une continuité de son vécu intra-utérin, c’est-à-dire comme ce monde unique et englobant, sans extériorité, sans limites, sans frontières, monde absolu, sans comparaison, ni relativisation, ni contradiction ; et l’enfance est cet âge de la vie sans politique, marqué par l’adhésion spontanée aux valeurs dominantes du corps social, l’immersion conformiste et grégaire dans les normes du monde environnant, et surtout l’impuissance à réagir contre une altération de ses conditions de vie. Construire la dépolitisation de l’humanité, construire le oui à tout, le consentement global, passe donc par un abaissement provoqué de sa maturité psychique moyenne et son retour dans une espèce de giron maternel étendu au monde entier. »

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Orientation de la démarche du sujet et illusion du changement

« En procédant de manière graduée, il est ainsi possible d’orienter petit à petit la démarche d’un sujet (individu ou groupe) et même de lui faire entreprendre « librement » une dégradation de sa situation, tout en lui donnant l’impression qu’il améliore son sort et qu’il agit de son propre chef, alors qu’on lui a fait prendre une décision irrationnelle et allant contre son intérêt […] S’il le faut, on crée le problème par un sabotage intérieur, sous la forme d’une diminution des budgets de fonctionnement, d’une dette publique savamment gonflée, ou de toute forme de crise planifiée, économique ou diplomatique, sociale, etc. Puis on propose une solution. Cette solution proposée ne fera qu’empirer les choses, mais comme c’est la seule voie de changement suggérée au groupe, il a l’impression d’une amélioration par simple changement de position. Le simple fait de changer quelque chose produit l’impression de changer en mieux, car le psychisme humain est ainsi fait qu’il envisage toujours positivement au début la sortie d’une situation difficile. »

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Le virtualisme et l’abolition du réel en politique

« La réécriture d’un réel qui ne convient pas aux prévisions s’inscrit dans ce fantasme de prédictibilité et de réduction absolue de l’incertitude, fantasme de sécurisation maximum du système qui caractérise la politique quand elle est sous influence « scientifique ». Si ce fantasme sécuritaire semble légitime dans le champ scientifique, il induit dans le champ sociopolitique des effets collatéraux que l’on peut résumer ainsi : aspiration à un contrôle total du réel, donc réification générale, chosification, transformation des sujets en objets et du vivant en non-vivant. […] La revue d’analyses stratégiques De Defensa a qualifié de virtualisme cet état où la perception du champ politique est volontairement déconnectée du réel. Le règne contemporain des pseudos antagonismes, […] nous fait ainsi entrer dans l’ère de la virtualisation sécuritaire et de l’abolition du réel en politique. »

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Opérations psychologoqiques et façonnage de la réalité

« Kitson passe ainsi en revue tout l’arsenal de la politique actuelle : la création de faux ennemis, de faux amis, de faux problèmes et de fausses solutions au moyen de fausses perceptions induites par de faux attentats terroristes (dits false-flags ou sous fausse bannière dans le jargon militaire) et de fausses informations (propagande noire, entièrement fausse, ou grise, mélange de vrai et de faux pour mieux faire passer le faux), toutes ces mises en scène pouvant être résumées sous l’abréviation de psyops, pour opérations psychologiques. […] Et en effet, c’est au 20ème siècle que la déréalisation du champ politique a atteint son apogée grâce aux médias de masse, en particulier la télévision, outil merveilleux de contrôle social, espion infiltré jusque dans les chambres des adolescents, qui est venu façonner les perceptions et mettre en forme la vision du monde de millions de citoyens. La télévision, principal vecteur des psyops, a permis et permet encore de faire entrer des populations entières dans une réalité virtuelle entièrement construite par le pouvoir. »

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Prophétie auto-réalisatrice et construction de la réalité

« À défaut de construire directement le réel, on peut donc chercher à s’en approcher de manière asymptotique en construisant une réalité. Ensuite, le mécanisme très largement partagé de la prophétie auto-réalisatrice fait le reste : à force d’agir et de penser en fonction d’une certaine image du rée, on en vient à façonner le réel lui-même selon cette image. […] D’autres techniques de reality building reposent sur l’inversion systématique du sens des mots et l’élaboration de syntagmes contradictoires dans les termes, paralysant la réflexion critique. Cette activité de construction linguistique d’une réalité non polémique, réalité purement positive, dont toute négativité a été évacuée […] Dans tous les cas, il s’agit d’enfermer la subjectivité, soi-même ou autrui, dans une construction mentale aux dimensions d’une réalité virtuelle complète […] l faut parvenir à essentialiser et naturaliser la construction sociale et linguistique, aussi délirante soit-elle, faire en sorte qu’elle soit LA réalité, unique et incontestable. »

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Par Lucien Cerise

(Gouverner par le chaos, 2013)

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Photographies de David Berdah

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