[ETUDE] Temps, travail et discipline par Thompson

Historien britannique et socialiste d’obédience marxiste, Edward P. Thompson décrit dans cet article l’apparition d’une nouvelle perception sociale du temps qui accompagne l’avènement du capitalisme industriel. La nouvelle discipline fondée sur des horaires obligatoires et monotones, des cadences synchronisées et accélérées, va bouleverser l’organisation traditionnelle du travail. Pour Thompson il ne s’agit pas d’une évolution technologique neutre et inévitable mais bien le résultat d’un mode d’exploitation.

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La perception du temps conditionnée par les situations de travail

« Il nous intéresse davantage de savoir dans quelle mesure et comment cette modification de la perception a pu affecter la discipline du travail et jusqu’à quel point elle a influencé la façon dont les travailleurs envisageaient le temps. S’il est vrai que la transition vers la maturité de la société industrielle a induit une profonde restructuration de travail, jusqu’à quel point cela est lié à l’évolution de la perception individuelle du temps ? […] Cette description contribue toutefois à souligner combien les différentes perceptions du temps sont conditionnées par les différentes situations de travail et leur rapport au rythmes naturels. »

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Du la conception naturelle du travail, orienté par la tâche

« Cette orientation par la tâche appelle trois commentaires : premièrement, elle a un sens plus compréhensible, humainement parlant, que le travail mesuré en unités de temps. Le paysan et l’ouvrier semblent s’acquitter de ce qui est une nécessité objective. Deuxièmement, dans une communauté réglée sur l’orientation par la tâche, la sphère du travail semble moins nettement dissociée de la sphère de la vie. Travail et rapports sociaux sont étroitement imbriqués et il n’y a guère de conflit entre travailler et passer le temps de la journée. Troisièmement, les hommes habitués au travail mesuré en heures d’horloge assimilent ce rapport au travail à une perte de temps et à un manque de diligence. »

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A la conception capitaliste du travail, ramené à un étalon monétaire.

« L’emploi d’une main-d’oeuvre constitue le point charnière entre le travail orienté par la tâche et le travail horaire. Il est vrai qu’il n’est pas indispensable de recourir à un instrument de mesure du temps pour mesurer le travail. Pourtant, au milieu du XVIIIe siècle, les gros propriétaires terriens calculaient ce qu’ils attendaient de leur main d’oeuvre en journées de travail. […] Cette mesure représente un rapport simple. Les employés perçoivent une différence entre leur temps de leur employeur et leur temps à eux. L’employeur, pour sa part, doit utiliser le temps de sa main-d’oeuvre et veiller à ce qu’il n’en soit pas perdu une miette : ce n’est donc plus la tâche en tant que telle qui importe, mais la valeur du temps ramenée à un étalon monétaire. Le temps devient ainsi une monnaie d’échange : il n’est plus passé mais dépensé. »

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La synchronisation du travail par la généralisation de l’horloge

« De ce fait, et ce n’est pas surprenant, les horloges et les montres se généralisent au moment précis où la révolution industrielle exige une meilleure synchronisation du travail. Des ouvrages d’horlogerie bon marché commencent à apparaître, mais le prix de mécanismes perfectionnés reste pendant plusieurs décennies inabordable pour l’artisan. Ne nous laissons pas pour autant abuser par la logique des choix économiques normaux. Le petit instrument qui régulait les nouveaux rythmes de la vie industrielle était en même temps l’un des nouveaux besoins les plus urgents que suscitait le capitalisme industriel pour dynamiser son propre développement. »

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Le contrôle des facteurs productifs par la mécanisation

« Avant l’avènement de la production de masse mécanisée, l’organisation du travail était donc caractérisée par l’irrégularité. […] Lorsque les hommes avaient le contrôle de leur vie professionnelle, leur temps de travail oscillait donc entre d’intenses périodes de labeur et de oisiveté. […] Bien que la plupart des emplois fussent des engagements à l’année, le salaire hebdomadaire était indexé sur la productivité, et les potiers qualifiés embauchaient leurs enfants et travaillaient à leur propre rythme, presque sans aucune surveillance. […] Le vieux potiers [ndrl] qui n’était autre qu’un prédicateur méthodiste converti aux idées libérales-radicales, voyait dans ces coutumes qu’il déplorait une conséquence de l’absence de mécanisation des poteries. Il maintenait que cette indiscipline dans le travail quotidien déteignait sur tout le mode de vie. »

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Le contrôle des facteurs productifs par le progrès technique

« La clôture des champs et le progrès agricole furent donc deux phénomènes qui contribuèrent dans une certaine mesure à une gestion plus efficace du temps et de la main-d’oeuvre. A la fin du XVIIIe siècle, les champs clos et l’excédent de main-d’oeuvre disponible a resserré l’étau sur ceux qui disposaient d’un emploi régulier. Ils durent choisirent entre l’emploi à temps partiel – et ainsi se retrouver soumis à la loi sur les pauvres -, ou une discipline de travail plus rigoureuse. Cela n’était pas tant le fait de nouvelle technique que de la farouche volonté des nouveaux employeurs capitalistes de mieux rentabiliser le temps. »

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La discipline comme dispositif d’organisation du travail

« Le cadre familier du capitalisme industriel discipliné apparaît ainsi dès 1700, avec les fiches horaires, la pointeuse, les mouchards et les amendes. Soixante-dix ans plus tard, cette discipline sera imposée dans toutes les filatures de coton.Mais faute de machine pour régler le rythme de travail dans les poteries. Josiah Wedgwood, farouche apôtre de la discipline, en fut réduit à user d’étonnants artifices pour discipliner ses gens. […] La division du travail, la surveillance des ouvriers, les cloches et les horloges, les motivations salariales, les prêches et l’instruction, la suppression des foires et des jeux, furent autant d’éléments qui contribuèrent, à forger de nouvelles habitudes de travail et à imposer une nouvelle discipline horaire. »

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L’école comme dispositif de reproduction de la discipline

« C’est en effet à cette époque qu’est apparue une autre institution non industrielle propre à inculquer les principes de gestion du temps : l’école. Clayton s’insurgeait de voir les rues de Manchester infestées d’enfants inoccupés en haillons, qui non seulement perdent leur temps, mais prennent en outre l’habitude de jouer. Il faisait l’apologie des écoles de la charités qui inculquaient les vertus du Travail, de la Frugalité, de l’Ordre et de la Régularité. […] Passée la grille de l’école, l’enfant pénétrait dans un nouvel univers où le temps réglait la discipline. Dans les écoles de catéchisme méthodistes de York, les enseignants eux-mêmes étaient mis à l’amende lorsqu’ils n’étaient pas ponctuels. »

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L’éthique puritaine comme dispositif de violence symbolique

« Dans le sillage des méthodistes, les évangélistes s’approprièrent ce thème. Hannah More apporta sa pierre par ses vers impérissables sur les bienfaits du lever tôt. […] Pendant tout le XIXème siècle, la propagande sur la gestion du temps continua d’être déversée sur les classes laborieuses et sa rhétorique se banalisa, les allusions à l’éternité s’émoussant, les prêches sombrant dans la médiocrité et le poncif. Dans les premiers tracts et opuscules de l’époque victorienne publiés à l’attention des masses, on est abasourdi par la profusion de ces stéréotypes éculés. L’éternité a fait place à d’interminables descriptions de mourants auréolés de piétés, tandis que les prêches ont dégénéré en historiettes moralisantes édulcorées, retraçant les bonnes fortunes des petites gens qui, en se levant tôt et en travaillant dur, avaient réussi dans la vie. »

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La nouvelle conception du temps intégrée par les ouvriers

« Cette offensive lancée sur tant de fronts différents contre les vieilles habitudes de travail ne se fit bien entendu pas sans une certaine opposition. Dans une premier temps, elle se heurta à une simple résistance. Dans un deuxième temps, à mesure que la nouvelle discipline horaire était imposée, les ouvriers commencèrent à se battre non contre le temps, mais à propos du temps. […] La première génération d’ouvriers en usine avait été instruite par le patrons de l’importance du temps ; la deuxième génération avait organisé des comités pour ramener la journée de travail à dix heures ; la troisième génération faisait grève pour revendiquer la reconnaissance et le paiement des heures supplémentaires. Elle avait intégré la logique du patronat et appris à défendre ses droits dans le cadre de cette logique. Elle n’avait surtout que trop bien appris la leçon selon laquelle le temps c’est de l’argent. »

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La nouvelle conception du temps comme résultante d’un mode d’exploitation

« Il ne s’agit pas de dire qu’un mode de vie est supérieur à un autre, mais que c’est là que se joue le conflit le plus profond ; que l’histoire n’atteste pas simplement d’une évolution technologique neutre et inévitable, mais bien d’un mode d’exploitation et d’une résistance à ce mode d’exploitation ; et enfin que nous avons autant à gagner qu’à perdre dans ces valeurs. […] C’est le puritanisme, en s’alliant par un mariage de raison au capitalisme industriel, qui a appris aux individus à attacher de nouvelles valeurs au temps ; qui a inculqué aux enfants dès leur plus jeune âge à faire bon usage de chaque heure du jour ; et qui a martelé dans l’esprit des individus l’équation terme à terme entre temps et argent. »

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Par Edward P. Thompson

(Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, 1967)

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Photographies de Sebastiao Salgado

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