[ESSAI] Autorité spirituelle et pouvoir temporel

Métaphysicien singulier du début du vingtième siècle, René Guénon a consacré sa vie à l’étude des sociétés traditionnelles, notamment à la question des rapports entre autorité spirituelle et pouvoir temporel, incarné par la contemplation et l’action. Pour l’auteur, la mutation progressive et graduelle des rapports qu’entretiennent les deux fonctions constitutives du pouvoir va être à l’origine de périodes de troubles et de désordres sociaux profonds qui traverseront l’Occident moderne jusqu’à nos jours.

.

La hiérarchie des êtres et le principe de l’institution des castes

« Le principe de l’institution des castes, si complètement incompris des Occidentaux, n’est pas autre chose que la différence de nature qui existe entre les individus humains, et qui établit parmi eux une hiérarchie dont la méconnaissance ne peut amener que le désordre et la confusion. C’est précisément cette méconnaissance qui est impliquée dans la théorie égalitaire si chère au monde moderne, théorie qui est contraire à tous les faits les mieux établis, et qui est même démentie par la simple observation courante, puisque l’égalité n’existe nulle part en réalité. […] En effet, chaque homme, en raison de sa nature propre, est apte à remplir telles fonctions définies à l’exclusion de telles autres ; et, dans une société établie régulièrement sur des bases traditionnelles, ces aptitudes doivent être déterminées suivant des règles précises, afin que, par la correspondance des divers genres de fonctions avec les grandes divisions de la classification des natures individuelles, et sauf des exceptions dues à des erreurs d’application toujours possibles, mais réduites en quelque sorte au minimum, chacun se trouve à la place qu’il doit occuper normalement, et qu’ainsi l’ordre social traduise exactement les rapports hiérarchiques qui résultent de la nature même des êtres. »

.

Le système des castes est loin d’être un système rigide dans lequel la position de chacun serait fixée définitivement. La mobilité à toujours été possible, et particulièrement dans la zone médiane de la hiérarchie. Une caste inférieure avait la possibilité de parvenir en une génération ou deux, à une position supérieure, en adoptant le végétarisme, le néphalisme et en sanskritisant son rituel et son panthéon ; bref, en adoptant autant que possible les coutumes, les rites et les croyances des brahmanes. […] La tendance des castes inférieurs, à imiter les castes supérieurs a puissamment contribué à la propagation des coutumes et du rituels sanskrits, et à l’instauration d’un certain niveau d’unité culturelle d’un bout à l’autre de l’Inde.

N. Srinivas, Religion and society Among the Coorgs of South India

.

De la rupture de l’unité primitive au renversement de la hiérarchie

« La distinction des castes, avec la différenciation des fonctions sociales à laquelle elle correspond, résulte en somme d’une rupture de l’unité primitive ; et c’est alors qu’apparaissent aussi, comme séparés l’un de l’autre, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, qui constituent précisément, dans leur exercice distinct, les fonctions respectives des deux premières castes. […] Ce n’est qu’à un autre stade que la distinction devait se transformer en opposition et en rivalité, que l’harmonie devait être détruite et faire place à la lutte des deux pouvoirs, en attendant que les fonctions inférieures prétendent à leur tour à la suprématie, pour aboutir finalement à la confusion la plus complète, à la négation et au renversement de toute hiérarchie. […] En somme, le débat ne porte habituellement que sur la question des rapports hiérarchiques qui doivent exister entre eux ; c’est une lutte pour la suprématie, et cette lutte se produit invariablement de la même façon : nous voyons les guerriers, détenteurs du pouvoir temporel, après avoir été tout d’abord soumis à l’autorité spirituelle, se révolter contre elle, se déclarer indépendants de toute puissance supérieure, ou même chercher à se subordonner cette autorité dont ils avaient pourtant, à l’origine, reconnu tenir leur pouvoir, et à en faire un instrument au service de leur propre domination »

.

tumblr_mhz4s1wuJl1qe0lqqo1_1280

.

Pouvoir temporel et royauté

« Ce mot de pouvoir évoque presque inévitablement l’idée de puissance ou de force, et surtout d’une force matérielle, d’une puissance qui se manifeste visiblement au dehors et s’affirme par l’emploi de moyens extérieurs ; et tel est bien, par définition même, le pouvoir temporel. On voit par là que pouvoir royal est bien réellement synonyme de pouvoir temporel, même en prenant ce dernier dans toute l’extension dont il est susceptible […] Pour commencer par cette dernière, nous dirons que la fonction royale comprend tout ce qui, dans l’ordre social, constitue le gouvernement proprement dit, et cela quand bien même ce gouvernement n’aurait pas la forme monarchique ; cette fonction, en effet, est celle qui appartient en propre à toute la caste des Kshatriyas, et le roi n’est que le premier parmi ceux-ci. La fonction dont il s’agit est double en quelque sorte : administrative et judiciaire d’une part, militaire de l’autre, car elle doit assurer le maintien de l’ordre à la fois au dedans, comme fonction régulatrice et équilibrante, et au dehors, comme fonction protectrice de l’organisation sociale ; ces deux éléments constitutifs du pouvoir royal sont, dans diverses traditions. symbolisés respectivement par la balance et l’épée. »

.

Autorité spirituelle et sacerdoce

« Quant au sacerdoce, sa fonction essentielle est la conservation et la transmission de la doctrine traditionnelle, dans laquelle toute organisation sociale régulière trouve ses principes fondamentaux ; cette fonction, d’ailleurs, est évidemment indépendante de toutes les formes spéciales que peut revêtir la doctrine pour s’adapter, dans son expression, aux conditions particulières de tel peuple ou de telle époque, et qui n’affectent en rien le fond même de cette doctrine, lequel demeure partout et toujours identique et immuable, dès lors qu’il s’agit de traditions authentiquement orthodoxes. […] Toute connaissance de cet ordre a donc sa source dans l’enseignement sacerdotal, qui est l’organe de sa transmission régulière ; et ce qui apparaît comme plus particulièrement réservé au sacerdoce, en raison de son caractère de pure intellectualité, c’est la partie supérieure de la doctrine, c’est-à-dire la connaissance des principes mêmes […] Ce qui possède proprement le caractère sacré, c’est la doctrine traditionnelle et ce qui s’y rapporte directement, et cette doctrine ne prend pas nécessairement la forme religieuse ; sacré et religieux ne s’équivalent donc nullement, et le premier de ces deux termes est beaucoup plus étendu que le second. »

.

TURKEY. Istanbul. 2001. Outside the Eyup Mosque.

.

Pouvoir temporel et action | Autorité spirituelle et connaissance

« Il est évident que le pouvoir temporel, sous ses diverses formes militaire, judiciaire, administrative, est tout entier engagé dans l’action ; il est donc, par ses attributions mêmes, enfermé dans les mêmes limites que celle-ci, c’est-à-dire dans les limites du monde qu’on peut appeler proprement humain, en comprenant d’ailleurs dans ce terme des possibilités beaucoup plus étendues que celles qu’on y envisage le plus habituellement. Au contraire, l’autorité spirituelle se fonde tout entière sur la connaissance, puisque, comme on l’a vu, sa fonction essentielle est la conservation et l’enseignement de la doctrine, et son domaine est illimité comme la vérité même ; ce qui lui est réservé par la nature même des choses, ce qu’elle ne peut communiquer aux hommes dont les fonctions sont d’un autre ordre, et cela parce que leurs possibilités ne le comportent pas, c’est la connaissance transcendante suprême, celle qui dépasse le domaine humain et même, plus généralement, le monde manifesté, celle qui est, non plus physique, mais métaphysique au sens étymologique de ce mot. Il doit être bien compris qu’il ne s’agit pas là d’une volonté de la caste sacerdotale de garder pour elle seule la connaissance de certaines vérités, mais d’une nécessité qui résulte directement des différences de nature existant entre les êtres, différences qui, nous l’avons déjà dit, sont la raison d’être et le fondement de la distinction des castes. »

.

Pouvoir temporel et changement | Autorité spirituelle et immutabilité

« L’autorité spirituelle, par là même qu’elle implique cette connaissance, possède aussi en elle-même l’immutabilité ; le pouvoir temporel, au contraire, est soumis à toutes les vicissitudes du contingent et du transitoire, à moins qu’un principe supérieur ne lui communique, dans la mesure compatible avec sa nature et son caractère, la stabilité qu’il ne peut avoir par ses propres moyens. Ce principe ne peut être que celui qui est représenté par l’autorité spirituelle ; le pouvoir temporel a donc besoin, pour subsister, d’une consécration qui lui vienne de celle-ci ; c’est cette consécration qui fait sa légitimité, c’est-à-dire sa conformité à l’ordre même des choses. Telle était la raison d’être de l’initiation royale, que nous avons définie au chapitre précédent; et c’est en cela que consiste proprement le droit divin des rois, ou ce que la tradition extrême-orientale appelle le mandat du Ciel : c’est l’exercice du pouvoir temporel en vertu d’une délégation de l’autorité spirituelle, à laquelle ce pouvoir appartient éminemment, ainsi que nous l’expliquions alors . Toute action qui ne procède pas de la connaissance manque de principe et n’est plus qu’une vaine agitation ; de même, tout pouvoir temporel qui méconnaît sa subordination vis-à-vis de l’autorité spirituelle est pareillement vain et illusoire ; séparé de son principe, il ne pourra s’exercer que d’une façon désordonnée et ira fatalement à sa perte. »

.

ITALY. 2015.

.

La subordination du spirituel au temporel

« Si donc c’est une erreur d’envisager le spirituel et le temporel comme simplement corrélatifs, il en est une autre, plus grave encore, qui consiste à prétendre subordonner le spirituel au temporel, c’est-à-dire en somme la connaissance à l’action ; cette erreur, qui renverse complètement les rapports normaux, correspond à la tendance qui est, d’une façon générale, celle de l’Occident moderne, et elle ne peut évidemment se produire que dans une période de décadence intellectuelle très avancée. De nos jours, d’ailleurs, certains vont encore plus loin dans ce sens, jusqu’à la négation de la valeur propre de la connaissance comme telle, et aussi, par une conséquence logique, car les deux choses sont étroitement solidaires, jusqu’à la négation pure et simple de toute autorité spirituelle ; ce dernier degré de dégénérescence, qui implique la domination des castes les plus inférieures, est un des signes caractéristiques de la phase finale du Kali-Yuga. Si nous considérons en particulier la religion, puisque c’est là la forme spéciale que prend le spirituel dans le monde occidental, le renversement des rapports peut s’exprimer de la façon suivante : au lieu de regarder l’ordre social tout entier comme dérivant de la religion, comme y étant suspendu en quelque sorte et ayant en elle son principe; on ne veut aujourd’hui voir tout au plus dans la religion qu’un des éléments de l’ordre social, un élément parmi les autres et au même titre que les autres ; c’est l’asservissement du spirituel au temporel, en attendant la complète négation du spirituel qui en est l’aboutissement inévitable. »

.

Négation de la connaissance et dégénérescence intellectuelle

« L’histoire apporte une éclatante confirmation à ce que nous disions plus haut, que le pouvoir temporel se ruine lui-même en méconnaissant sa subordination vis-à-vis de l’autorité spirituelle, parce que, comme tout ce qui appartient au monde du changement, il ne peut se suffire à lui-même, le changement étant inconcevable et contradictoire sans un principe immuable. Toute conception qui nie l’immuable, en mettant l’être tout entier dans le devenir, enferme en elle-même un élément de contradiction ; une telle conception est éminemment antimétaphysique, puisque le domaine métaphysique est précisément celui de l’immuable, de ce qui est au delà de la nature ou du devenir ; et elle poursuit aussi être appelée temporelle, pour indiquer par là que son point de vue est exclusivement celui de la succession ; il faut d’ailleurs remarquer que l’emploi même de ce mot temporel, quand il s’applique au pouvoir qui est ainsi désigné, a pour raison d’être de signifier que ce pouvoir ne s’étend pas au delà de ce qui est engagé dans la succession, de ce qui est soumis au changement. […] L’histoire montre clairement que la méconnaissance de cet ordre hiérarchique entraîne partout et toujours les mêmes conséquences : déséquilibre social, confusion des fonctions, domination d’éléments de plus en plus inférieurs, et aussi dégénérescence intellectuelle, oubli des principes transcendants d’abord, puis, de chute en chute, on en arrive jusqu’à la négation de tonte véritable connaissance. »

.

TURKEY. Istanbul. 2003. On the steps of the New Mosque.

.

La centralisation temporelle et la perte d’unité spirituelle

« La centralisation temporelle est d’ailleurs généralement la marque d’une opposition vis-à-vis de l’autorité spirituelle, dont les gouvernements s’efforcent de neutraliser ainsi l’influence pour y substituer la leur ; […] L’époque moderne, qui est celle de la rupture avec la tradition, pourrait, sous le rapport politique, être caractérisée par la substitution du système national au système féodal ; et c’est au XIVème siècle que les nationalités commencèrent à se constituer, par ce travail de centralisation dont nous venons de parler. […] Il est une sorte d’unification politique, donc tout extérieure, qui implique la méconnaissance, sinon la négation, des principes spirituels qui seuls peuvent faire l’unité véritable et profonde d’une civilisation, et les nationalités en sont un exemple. Au moyen âge, il y avait, pour tout l’Occident, une unité réelle, fondée sur des bases d’ordre proprement traditionnel, qui était celle de la Chrétienté ; lorsque furent formées ces unités secondaires, d’ordre purement politique, c’est-à-dire temporel et non plus spirituel, que sont les nations, cette grande unité de l’Occident fut irrémédiablement brisée, et l’existence effective de la Chrétienté prit fin. Les nations, qui ne sont que les fragments dispersés de l’ancienne Chrétienté, les fausses unités substituées à l’unité véritable par la volonté de domination du pouvoir temporel, ne pouvaient vivre, par les conditions mêmes de leur constitution, qu’en s’opposant les unes aux autres, en luttant sans cesse entre elles sur tous les terrains l’esprit est unité, la matière est multiplicité et division, et plus on s’éloigne de la spiritualité, plus les antagonismes s’accentuent et s’amplifient. Personne ne pourra contester que les guerres féodales, étroitement localisées, et d’ailleurs soumises à une réglementation restrictive émanant de l’autorité spirituelle, n’étaient rien en comparaison des guerres nationales, qui ont abouti, avec la Révolution et l’Empire, aux nations armées, et que nous avons vues prendre de nos jours de nouveaux développements fort peu rassurants pour l’avenir. »

.

La religion d’Etat comme avènement de la domination du pouvoir temporel

« D’autre part, la constitution des nationalités rendit possibles de véritables tentatives d’asservissement du spirituel au temporel, impliquant un renversement complet des rapports hiérarchiques entre les deux pouvoirs ; cet asservissement trouve son expression la plus définie dans l’idée d’une Eglise nationale, c’est-à- dire subordonnée à l’Etat et enfermée dans les limites de celui-ci ; et le terme même de religion d’Etat, sous son apparence volontairement équivoque, ne signifie rien d’autre au fond : c’est la religion dont le gouvernement temporel se sert comme d’un moyen pour assurer sa domination ; c’est la religion réduite à n’être plus qu’un simple facteur de l’ordre social. Cette idée d’Eglise nationale vit le jour tout d’abord dans les pays protestants, ou, pour mieux dire, c’est peut-être surtout pour la réaliser que le Protestantisme fut suscité, car il semble bien que Luther n’ait guère été, politiquement tout au moins, qu’un instrument des ambitions de certains princes allemands, et il est fort probable que, sans cela, même si sa révolte contre Rome s’était produite, les conséquences en auraient été tout aussi négligeables que celles de beaucoup d’autres dissidences individuelles qui ne furent que des incidents sans lendemain. La Réforme est le symptôme le plus apparent de la rupture de l’unité spirituelle de la Chrétienté, mais ce n’est pas elle qui commença, suivant l’expression de Joseph de Maistre, à déchirer la robe sans couture ; cette rupture était alors un fait accompli depuis longtemps déjà, puisque, comme nous l’avons dit, son début remonte en réalité deux siècles plus tôt ; et l’on pourrait faire une remarque analogue au sujet de la Renaissance, qui, par une coïncidence où il n’y a rien de fortuit, se produisit à peu près en même temps que la Réforme, et seulement alors que les connaissances traditionnelles du moyen âge étaient presque entièrement perdues. »

.

Par René Guénon

(Autorité spirituelle et pouvoir temporelle, 1929)

.

Photographies de Alex Webb (Magnum photo)

.

.

.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s