[ESSAI] Capitalisme, désir et servitude par Lordon

Dans cet ouvrage, Frédéric Lordon, économiste et philosophe, revisite la théorie marxienne des rapports de domination au sein de la société capitaliste à la lumière de l’anthropologie de Spinoza. Conscients des limites de la stratégie visant à enrôler les salariés par la production d’affects tristes, le capital cherche désormais à faire naître des affectes joyeux intrinsèques à l’emploi salarié, pour mieux les mettre en mouvement.

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Le rapport salarial dans un monde capitaliste

« Le rapport salarial est l’ensemble des données structurelles (celles de la double séparation) et des codifications juridiques qui rendent possible à certains individus d’en impliquer d’autres dans la réalisation de leur propre entreprise. Il est un rapport d’enrôlement. Faire entrer des puissances d’agir tierces dans la poursuite de son désir industriel à soi, voilà l’essence du rapport salarial […]. En un sens tout à fait général donc le patronat est un capturat, dont on peut voir des manifestations en bien d’autres domaines que l’exploitation capitaliste qui fait sa signification d’aujourd’hui. […] La capture suppose de faire se mouvoir les corps au service de. La mobilisation est donc sa préoccupation constitutive. Car c’est finalement une affaire très étrange que des personnes acceptent ainsi de s’activer à la réalisation d’un désir qui n’est primitivement pas le leur. Et seule la force de l’habitude peut faire perdre de vue l’immensité du travail social requis pour produire du se mouvoir pour autrui à d’aussi larges échelles. »

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L’argent et la reproduction matérielle

« De tous les désirs dont il fait sa gamme, le capitalisme commence par l’argent. Ou plutôt la vie nue. La vie à reproduire. Or, dans une économie décentralisée à travail divisé, la reproduction matérielle passe par l’argent. Cette médiation-là, le capitalisme ne l’invente pas de toutes pièces : la division du travail, et l’échange monétaire marchand qui en est le corrélat à partir d’un certain seuil d’approfondissement, ont déjà des siècles de lente progression. […] Sans s’y réduire, le rapport salarial n’est possible qu’en faisant de la médiation de l’argent le point de passage obligé, le point de passage exclusif du désir basal de la reproduction matérielle. […]  Poussée à son dernier degré, l’hétéronomie matérielle, à savoir l’incapacité de pourvoir par soi-même aux réquisits de sa reproduction comme force de travail (et tout simplement comme vie) et la nécessité d’en passer par la division du travail marchande rendent l’accès à l’argent impératif, et font de l’argent l’objet de désir cardinal, celui qui conditionne tous les autres ou presque. »

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Le rapport salarial comme rapport de domination

« La mise en mouvement des corps salariés au service de tire son énergie de la fixation du désir-conatus sur l’objet argent dont les structures capitalistes ont établi les employeurs comme seuls pourvoyeurs. Si le premier sens de la domination consiste en la nécessité pour un agent d’en passer par un autre pour accéder à son objet de désir, alors à l’évidence le rapport salarial est un rapport de domination. Or d’une part l’intensité de la domination est directement proportionnée à l’intensité du désir du dominé dont le dominant détient la clé. Et d’autre part l’argent devient l’objet d’intérêt-désir hiérarchiquement supérieur, celui qui conditionne la poursuite de tous les autres désirs, y compris non-matériels, quand l’accumulation primitive a créé les conditions structurelles de l’hétéronomie matérielle radicale et que toute l’évolution ultérieure du capitalisme travaille à l’approfondir davantage. »

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Domination à tous les étages

« Le face-à-face d’un patron propriétaire et d’une masse de prolétaires encadrés par quelques contremaîtres a cédé la place à des structures d’entreprises de plus en plus feuilletées du fait de l’approfondissement de la division du travail et de la spécialisation internes. La chaîne hiérarchique y compte un nombre sans cesse accru de niveaux intermédiaires qui diffractent le rapport de domination principal en une myriade de rapports de domination secondaires. À chaque niveau de la chaîne se tiennent des agents qui vivent le rapport salarial sur le mode ambivalent subordonné-subordonnant puisque chacun est sous les ordres en même temps qu’il a sous ses ordres. […] Le compromis et l’arbitrage inter-temporel sont les schèmes d’action lentement incorporés par apprentissage dans ce nouveau contexte relationnel caractérisé par l’étirement des médiations stratégiques. Médiation stratégique signifie ici que le chemin est de moins en moins direct du sujet désirant à l’objet désiré, et qu’il passe par des intermédiaires de plus en plus nombreux, dont chacun doit être honoré, ou au moins ménagé. »

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Pression ambiante et propagation de la violence

« La combinaison de l’intensité maintenue du désir et de la difficulté croissante de ses conditions de réalisation est génératrice d’une tension dont l’affect triste de crainte est le principe. Or, comme tous les affects tristes, celui-ci induit du conatus un surplus d’activité pour s’en défaire – plus grande est la tristesse, plus grande est la puissance d’agir par laquelle l’homme s’efforce de lutter contre la tristesse. Cette situation passionnelle, déterminée par la structure générale du rapport d’enrôlement salarial et par les conditions ambiantes dans lesquelles ce rapport s’effectue, s’impose sans appel à l’agent et lui prescrit tous ses efforts – déployés avec une intensité proportionnelle à celle du désir directeur. Or l’intensification des mouvements de puissance conative dans un contexte général de domination et d’instrumentalisation a nécessairement pour corrélat un relèvement du niveau de violence exercé sur les autres – ceux que chacun a la possibilité de dominer-instrumenter-, aussi bien d’ailleurs que sur soi-même. »

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Mobilisation joyeuse et aliénation marchande

« Il entre dans les causes de la longévité du capitalisme d’avoir su enrichir le complexe passionnel du rapport salarial, et notamment d’y avoir fait entrer d’autres occasions de joie, plus franches. La plus évidemment connue tient au développement de la consommation. De tous les facteurs de reconduction des rapports de dépendance salariale, l’aliénation marchande en ses affects caractéristiques est sans doute l’un des plus puissants. Quoique par cantonnement dans un registre très étroit, la prolifération des objets marchands offre au désir une démultiplication sans limite de ses points d’application. […] Puissance inouïe de fixation du désir, la marchandise porte à un plus haut niveau la dépendance salariale mais en l’accompagnant désormais des affects joyeux de l’acquisition monétaire. Aussi son déploiement à une échelle sans précédent compte-t-il parmi les grandes réussites du capitalisme dont la force conative pour ainsi dire se démontre à sa capacité d’engendrer lui-même ses propres conditions de persévérance. »

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La liquidité comme promesse de réversibilité

« Comprise comme possibilité de sortir à tout instant d’un marché d’actifs, possibilité permise par la certitude de trouver une contrepartie (un acheteur) et par des volumes d’activité tels que la transaction de sortie (la vente des titres) sera absorbée par le marché sans variation de prix significative, la liquidité est une promesse de réversibilité parfaite offerte à l’investissement financier. Elle représente la forme minimale de l’engagement puisque, à l’inverse de l’investissement en capital industriel qui immobilise durablement le capital-argent, la prise de participation sous la forme de la détention de titres financiers de propriété (actions) peut instantanément être annulée par un simple ordre de vente faisant retour au cash. […] La parfaite flexibilité comme affirmation unilatérale du désir qui s’engage en sachant pouvoir se désengager, qui investit sous la garantie de pouvoir désinvestir, ou qui embauche avec à l’idée de pouvoir débaucher (ad libitum) est le fantasme d’un individualisme poussé jusque dans ses dernières conséquences, le point d’imaginaire de toute une époque. »

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Le capital, au-dessus des aléas du marché

« La réservation d’une part de revenu pour le capital n’était elle pas originellement justifiée par le portage du risque, les salariés abandonnant une part de la valeur ajoutée contre une rémunération fixe, donc soustraite aux aléas de marché ? Or le désir du capital est maintenant doté par le nouvel état des structures de suffisamment de latitude stratégique pour ne plus même vouloir supporter le poids de la cyclicité et en reporter l’ajustement sur le salariat qui en était pourtant constitutivement exonéré. Contre toute logique, c’est à la masse salariale qu’il incombe désormais d’accommoder les fluctuations de l’activité, ce qui reste de marge de négociation n’étant plus consacré qu’à établir le partage de cet ajustement entre ralentissement des salaires, intensification de l’effort et réduction des effectifs. On mesure à ce genre de transfert le déplacement d’un rapport de puissance et l’émancipation d’un désir que plus rien ne retient. »

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Le capitalisme comme fait total

« En d’autres termes, les structures sociales ont leur imaginaire propre en tant qu’elles s’expriment comme configuration de désirs et d’affects. Parler d’épithumè, c’est aussi dire dans le cas présent que, dans la multiplicité des structures sociales, celles qui ont à voir avec les rapports du capitalisme ont acquis une consistance et une centralité qui en font le principe organisateur de la plus grande part de la vie sociale. L’épithumè capitaliste n’épuise pas la variété des désirs au sein des sociétés contemporaines mais elle en capte la grande part commune: désirer y devient majoritairement désirer selon l’ordre des choses capitaliste ou, pour le dire autrement: les façons de désirer sous les rapports sociaux capitalistes. […] Inscrite en tout cas dans le triptyque objectal fondamental de l’argent, de la marchandise et du travail, en y ajoutant peut-être en surplomb, et comme pour former tétraèdre, l’objet générique supplémentaire de la grandeur, mais spécifiquement redéfinie selon les trois sommets de la base (grandeurs de la fortune, de l’ostentation et des accomplissements professionnels), l’épithumè capitaliste récapitule les objets de désir dignes d’être poursuivis et les affects qui naissent de leur poursuite. »

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La production d’affects joyeux

« Et voilà son ajout stratégique : l’aiguillon de la faim était un affect salarial intrinsèque, mais c’était un affect triste; la joie consumériste est bien un affect joyeux, mais il est extrinsèque; l’épithumogénie néolibérale entreprend alors de produire des affects joyeux intrinsèques. C’est-à-dire intransitifs et non pas rendus à des objets extérieurs à l’activité du travail salarié (comme les biens de consommation). C’est donc l’activité elle-même qu’il faut reconstruire objectivement et imaginairement comme source de joie immédiate. Le désir de l’engagement salarial ne doit plus être seulement le désir médiat des biens que le salaire permettra par ailleurs d’acquérir, mais le désir intrinsèque de l’activité pour elle-même. […] Et le fait est qu’elle voit juste ce faisant, au moins instrumentalement. Intrinsèques tristes ou extrinsèques joyeux, les désirs-affects que proposait le capital à ses enrôlés n’étaient pas suffisants à désarmer l’idée que «la vraie vie est ailleurs», c’est-à-dire à réduire des ci résiduels. »

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Régner à l’amour plutôt qu’à la crainte

« Voilà la vérité affective bipolaire du pouvoir : il fonctionne à la crainte ou à l’amour. Cette vérité vaut pour tous les pouvoirs, y compris le pouvoir patronal. Et comme tous les pouvoirs, le pouvoir patronal découvre à l’expérience qu’il est plus efficace de régner à l’amour qu’à la crainte. […] Réjouir l’assujetti est la stratégie du pouvoir qui organise ce déploiement mais dans les directions adéquates, celles de son propre désir-maître, et en vue de la captation. C’est de cette manière que le mobilisateur entreprend de venir à bout de la réserve des mobilisés, puisque l’assujetti est réjoui quand il se voit proposer des désirs qu’il prend pour les siens, et qui en fait deviennent les siens. C’est alors qu’il se met en mouvement sans réserve – et entre dans l’univers sucré du consentement, dont le vrai nom est l’obéissance heureuse. […] si tous nous sommes également asservis à nos passions et enchaînés à nos désirs, il est très évident qu’enchaîné content ou enchaîné triste, ça n’est pas la même chose. Contrainte et consentement ne sont donc rien d’autre que les noms pris par les affects de tristesse ou de joie dans des situations institutionnelles de pouvoir et de normalisation. »

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L’aliénation comme rétrécissement du domaine du désir

« C’est précisément ce déploiement de variété qu’interdit la vie sous le désir maître, où la condition de dominé produit le rétrécissement du domaine du désir et des occasions de joie. Le propre de la domination est de river les dominés à des objets de désir mineurs – en tout cas jugés tels par les dominants, qui se réservent les autres. À la joie plutôt qu’à la crainte, voilà sans doute comment les dominants gouverneront le plus efficacement, mais en circonscrivant strictement les joies offertes, c’est-à-dire en sélectionnant rigoureusement les objets de désir proposés. Régler la distribution du désirable pourrait donc être l’effet le plus caractéristique de la domination, et aussi le plus général puisque le spectre du désirable s’étend du désir d’éviter un mal au désir de conquérir les plus grands biens (les biens socialement tenus pour les plus grands) en passant par les désirs d’objets mineurs, source des petites joies réservées aux petites gens. »

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« Mais dans ces conditions, demandera-t-on, les enrôlés joyeux ont-ils quelque lieu de se plaindre puisque, joyeux, leur puissance augmente, et quel sens y aurait-il à les trouver victimes de l’aliénation? Aucun sans doute si l’on entend par aliénation la perte de son autonomie de sujet – elle n’existe pas et la servitude passionnelle est partout. Pas beaucoup plus si l’on veut comprendre l’aliénation sous la figure mystérieuse de la perte ou de la séparation d’avec sa propre puissance. Davantage en revanche si l’on envisage de lui donner le sens d’un rétrécissement de ses effectuations. […] L’aliénation, c’est la fixation, indigentes sollicitations du corps, spectre étriqué des choses offertes au désir, répertoire de joies à peine ouvert, obsessions et monomanies qui retiennent la puissance en un seul lieu et empêchent ses déploiements. On peut compter en cette matière sur les effets asservissants du désir-maître qui aligne dans une seule direction – la sienne – et voudrait enfermer tous dans son idée fixe. C’est cela l’aliénation, non pas la perte. mais la fermeture et le rétrécissement. »

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Par Frédéric Lordon

(Capitalisme, désir et servitude, 2010)

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Photographies de Constantine Manos

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